Le Colonel Louis Hackspill vu par Alain Favre

Publié le par Solnade


Le Colonel Louis
Hackspill, qui nous a fait découvrir l'Algérie sous Napoléon III, l'affrontement franco-prussien de 1870-71, la Commune de Paris, son mariage et sa vie de famille, 1914-18 avec son fils dans les tranchées et les bourgeois à Versailles, qui était-il vraiment ?

Des papiers manuscrits laissés par Alain Favre sous ses ordres vers 1895, viennent jeter une nouvelle lumière sur la personnalité de Louis François Céleste Hackspill.

Nos remerciements à Didier Favre, petit-fils d'Alain, qui nous a fait parvenir des extraits d'écrits dans lesquels son grand-père évoque l'excellent souvenir qu'il a gardé de son colonel et l'estime dans laquelle il le tenait.

 

 

Favre-Alain-V1.jpg"Mais je veux préalablement clore l’histoire des quelques faits saillants qui ont égayé ou illustré la vie au 137ème au cours de ma présence. Mon premier colonel, Hackspill, alsacien, veuf, 80.000 francs de rentes, un fils. Homme charmant, colonel exquis, le régiment était une famille. Sous son commandement eût lieu la première fête du régiment. La république avait en effet créé les fêtes de Régiment pour apprendre aux hommes (comme cela avait lieu en Allemagne que l’on copiait pour une meilleure revanche) l’historique des batailles inscrites au drapeau et créer cet esprit de corps qui fait la solidarité.

Avec le colonel Hackspill, ce fut éblouissant, une fête à tout casser, elle dura 2 ou 3 jours pleins, et fut préparée un mois d’avance. Tous donnèrent un jour de solde, officiers et sous-officiers. Il y eut 2 théâtres, un de comédie, l’autre d’opérette avec orchestre à cordes ravissant. Une splendide voiture de charlatan (arracheur de dents), stand de tir, réduit pour messieurs et dames, jeux divers pour les soldats avec lots, savoir : mâts de cocagne, cochons suiffés, boules, corde, etc. etc.

Le premier soir, dimanche, bal chez le colonel. Pour les officiers et leurs familles, dans les salons ; pour les sous-officiers et leurs familles dans le parc de sa maison, de son hôtel, fort beau du reste. A minuit, tout était mêlé et les rangs confondus, rappelaient les usages chers à nos rois tant décriés et qui étaient autrement accessibles qu’un Clémenceau ou une canaille de Blum.

Au théâtre de comédie, je jouais un rôle de femme, j’ignore lequel du reste. Cette fête fut réellement une merveille de goût, d’élégance… et de jalousie

Le général Fay vient en effet de Nantes, alerté par une ou des réclamations trouvant excessives les dépenses. Certaines gens trouvaient, paraît-il trop cher l’abandon d’une journée de solde. Etait-ce une ou une demie ?

Le lieutenant Bastien notre instructeur, par qui nous savions la plupart des potins, nous a raconté, je crois, que le colonel avait fermé la bouche au général en lui disant que les réclamations qu’il avait cru devoir prendre en considération étaient sans objet, le colonel ayant décidé de supporter seul les frais de la fête. On a entendu dire aussi que certains officiers chics (dont Pérignon sûrement) avaient tenu à prendre une quote-part finalement acceptée.


N.B. Nous n’avions, bien entendu, que de seconde main ces renseignements dont le fond était certainement vrai mais les détails plus ou moins exacts. En somme, un peu rapporté de cuisinier comme on dit dans l’armée ou de maître d’hôtel comme dit la Marine plus élégante.


J’ai eu un moment l’occasion de vivre un peu, sinon dans l’intimité, du moins dans les entours du colonel Hackspill. Certain jour, vers 10 heures, j’étais caporal et m’en allait à la soupe quand un jeune sergent de mes amis, Huchery, m’appela et me dit « caporal Favre, mets toi immédiatement en tenue, ce soir près la soupe et va-t-en chez le colonel donner à son fils des leçons de latin ! ». « Quoi, quoi, des leçons de latin ? Zut, qu’est-ce qui a trouvé cela ?». « Mais » me dit Huchery, « tu es épatant, le colon me demande ce matin, à la fin de la leçon d’allemand que je donne à son fils : dites-moi sergent Huchery, j’aurais besoin d’un répétiteur de latin pour mon fils. Connaîtriez-vous un camarade, gentil garçon, bien élevé, dans votre genre. Immédiatement, je pense à toi, tu m’as bien dit que tu as fait du latin, c’est pas une blague ? », « Non c’est vrai ! ». «  Eh bien mon vieux, te voila paisible. Tu penses le gamin a 10 ans, il est en 6ème, je crois, c’est de tout repos »

Le soir même, je donnais ma 1ère leçon au petit Hackspill et cela se passa très bien. Cela ne dura pas, d’ailleurs, deux ou trois fois peut-être. Il y avait un bon collège à Fontenay et sûrement des répétiteurs de meilleur aloi.

Après la guerre de 14-18, il y eut un abbé Hackspill qui fit partie de la chambre bleu-horizon. Est-ce le fils de mon ancien colonel ? Je n’ai jamais eu le loisir de m’occuper à le savoir.

Le colonel eut deux choses marquantes au cours de son commandement :

Une inspection du général marquis de Gallifet, une inspection du Corps, nouvellement créé, du Contrôle. Je vis Gallifet, célèbre par son ventre d’argent, ses palinodies à la cour de Napoléon III et ses démêlés avec sa femme (j’en avais entendu des allusions par ma mère qui voyait alors, chez ses amis de Marcy, la haute aristocratie parisienne, prince de Sagan, marquis de Modène, Gallifet. C’était avant la mort de mon père. Je n’ai rien su de saillant au sujet de cette inspection rapide, embêtante pour la tête de colonne seulement. Gallifet était inspecteur d’armée.

L’inspection du Contrôle donna lieu, parait-il, à un incident que je relate comme toujours soumis à mon N.B. de la page précédente (même page au recto).

Ce Corps du Contrôle, nouvellement créé, et qui se superposait, bien inutilement, à celui de l’Intendance, était en somme une prébende instituée par la IIIème république pour caser des amis. Aussi, l’armée l’avait-elle envisagée d’un mauvais œil. Le colonel Hackspill, riche, féru à juste titre de son grade d’officier combattant, qui faisait prime alors, n’aimait guère le devoir de s’incliner devant les ‘services’.

Or, les inspecteurs, il en vint deux, un dit général et l’autre contrôleur adjoint, avaient pour insignes, non point des galons alors réservés aux combattants, mais des broderies ? Ces broderies, toutes nouvelles, mal connues, discriminaient mal l’équivalence de grade. Or donc, l’inspecteur adjoint, tout jeune sorti de pipo ou de l’inspection des finances,  ne se prenait pas pour rien ou, peut-être, n’ayant jamais servi, ignorait les formes. Enfin, il aurait, en l’absence de son Contrôleur Général, osé donner au colonel l’ordre suivant  « Monsieur le colonel, veuillez faire porter à la salle des rapports pour deux heures aujourd’hui… ou quelque chose d’approchant... ». A quoi le colonel aurait vertement riposté « Monsieur, on m’a annoncé un Contrôleur Général seulement. Je pense que le Général, de vous deux, c’est votre compagnon à barbe grise, car je ne connais rien à vos insignes. Priez-le de m’écrire pour me demander ce qu’il désire. Quant à vous dont le rang ne m’est ni connu, ni indiqué, je vous serais obligé de vous abstenir d’ordres à mon égard, fussent-ils de pure transmission ».

Je n’ai rien su de plus. Toujours réserve (N.F.) des mots. Mais ‘si non e vero e ben probabile’.

Toujours sous colonel Hackspill, le régiment avait une musique superbe et, vers la fin, un chef de musique, M. Monbarin, méridional, musicien éminent. Il avait réuni une centaine de musiciens, dont beaucoup à hautes-payes (Ap : ?) intéressantes, qui joints aux tambours et clairons (6 par Cie), 72 pour le régiment, y compris les élèves, formaient une clique déjà importante. On y avait joint un groupe de cors de chasse, le nombre m’en échappe. Cela composait un ensemble bruyant de réelle valeur, il avait un succès fou, les concerts du dimanche étaient suivis avec amour (on pourrait dire : amours) et les retours de manœuvres étaient des folies, surtout, chaque année, le retour des manœuvres d’automne.

Par parenthèses,  la preuve que mes souvenirs sont justes réside dans ce fait : lorsque, après la guerre de 14-18, le 137ème quitta Fontenay-le-Comte et partit à Lorient, où je l’ai su en 1937 en causant avec un officier de ce régiment, la ville de Fontenay-le-Comte, désolé de ce départ, fit des adieux splendides à son régiment consistant, entre autres fêtes, en l’érection sur le champ de foire, qui était notre terrain de manœuvres d’hiver, d’un monument commémoratif rappelant son long séjour et les regrets qu’il laissait".

 

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N.B.  Louis Jean Henri dit le Chimiste, membre puis président de l'Académie des Sciences, avait dix ans en 1890. 

Marguerite Salomé Franck, épouse du colonel, mère de Louis Jean Henri, est décédée à Versailles en 1925. Elle n'était peut-être pas à Fontenay-le-Comte car souffrante

 

 

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