Louis Céleste Hackspill °1832 † 1919, patriarche, chef de clan... suite

Publié le par Solnade

29 nov 1913

... Avant-hier, nous avons eu la visite de Madame G.. Le Directeur est de nouveau ennuyé par sa pierre qu'il faudra encore broyer l'année prochaine. René travaille toujours dans les hôpitaux; il a fait à Vichy cette année 10.000 francs, aussi il ne rêve plus qu'automobile et une jeune fille richement dotée pour la payer. Si tu connais une amateur, tu peux la lui signaler.

 

4 dec 1913

... Je devais aller dimanche dernier au Conservatoire avec Madame Saint-Ange, mais il faisait à Versailles un temps si froid, un brouillard si intense, que je n'ai pas osé me risquer sur le chemin de Paris; j'ai envoyé une dépêche et c'est Marguerite qui m'a remplacé. Madame St- Ange qui est venue nous voir hier nous a dit que le concert avait été très bien, mais que Messager a l'air de s'en fiche; il conduit mollement la symphonie en ut de Beethoven. Le prochain concert comporte la Symphonie héroïque de B. et le Requiem de Verdi, plus une ouverture d'Eurianthe de Weber J'ai envoyé le programme à Madame Chabié.

 

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Rien de nouveau à Versailles, calme plat. On n'entend pas parler de réceptions ou de soirées; et je n'ai pas vu les J.. Je crois t'avoir annoncé la mort de Mr S., un grand molasse peu intéressant et qui n'est pas très regretté. Sa grande fortune constituait, je crois, son principal mérite aux yeux des sots. Dans un mois, on ne parlera plus de lui.

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Madame St Ange nous a appris hier que son mari a enfin touché 31.000 francs de la succession du roi des Belges; c'est une bonne aubaine, car il ne comptait que sur 26.000. Le métier d'architecte n'est donc pas à dédaigner dans ces conditions et j'espère que ton filleul saura continuer les traditions paternelles; en attendant il vient à Paris presque tous les samedis jusqu'au dimanche soir pour montrer ses beaux galons et refaire un peu son porte-monnaie, sa solde de Marchi au 337e, logé et bien nourri à St Joseph. Il y a, paraît-il à Fontenay 20.000 hommes. Toutes les casernes et maisons particulières sont occupées par la troupe. Tout marche comme sur des roulettes. A Versailles, la mobilisation continue avec un ordre admirable. Ce ne sont que des détachements du génie de l’artillerie et entraînés. Dès qu’ils sont formés en 3 ou 4 jours, et équipés tout à neuf avec des chevaux superbes, ils sont embarqués et dirigés dans l’Est, sans doute pour les armées des 2e et 3e de ligne. Jacques le Dragon est rentré à Versailles avec un escadron de départ ; il pense qu’il passera tranquillement chez lui la durée de la guerre et a l’air de s’en féliciter. Rémy gémit et a l’air bien malheureux. Gaston qui laisse heureusement des loisirs.

7 avril 1915

A Versailles rien de nouveau ; j’attends Madame St Ange demain ou après et Madame G. m’écrit qu’elle et son mari vient de venir un soir pour causer de son frère que tu as dû voir ces jours-ci. Elle me charge de tous ses compliments pour toi. Enfin, un Monsieur qui est passé hier à la gare des Chantiers, a prié une dame ambulancière, la femme de l’ancien directeur du Gaz, avant Hayrac, de nous donner de tes nouvelles qui sont excellentes. Continue donc à te bien porter et à nous donner de tes nouvelles qui sont pour nous très réconfortantes. Tout semble bien marcher de tous les côtés. Ta famille t’embrasse de cœur.


PS :    Tout va bien au … mais Laferrière écrit à F… qu’il aurait tout autant aimer rester sur le front que de gratter du papier. Je ne le croyais pas si militaire. Mais l’appétit vient en mangeant.

 

 


20 avril 1915

Je n’ai pas grand-chose à t’apprendre aujourd’hui. J’ai été hier voir les réfugiés chez Mr J. et j’ai appris par Madame Poulet mère qui a vu d’autres réfugiés de Th. que le village est bombardé par les F. et que sa maison occupée par un Général A. est tout sens dessus dessous, mais pas encore brûlée. Les nôtres sont à q.q. kilomètres et les B. furieux veulent tout anéantir quand ils seront obligés de déménager, ce qui ne peut tarder. On a de bonnes nouvelles de Gaston qui est presque dans son pays. Jacques est à son régiment du côté de Verdun. Tout le monde est content et plein d’espoirs pour le mois de juillet. Je crois qu’il est inutile d’agrandir ton terrier pour y passer l’hiver. Les routes de l’arrière étant très défoncées, il part journellement de Versailles des groupes du secteur S. O. (territoriaux) avec des convois d’outils et des écraseurs formidables pour les réparer. Il faudrait aussi quelques équipes pour améliorer les chemins des Carpates, mais elles sont un peu hors de notre portée. La … personne ne doute plus du succès final. Cela commence à devenir intéressant.

 

 

24 avril 1915

Ainsi que je te l’ai dit, je crois, je suis allé à Paris jeudi dernier et j’ai trouvé la petite famille de la rue de la Chaise, en bonne santé; on avait des nouvelles rassurantes du filleul d’Edouard. Ce dernier racontait dans sa dernière lettre que les Anglais arrivent toujours avec des chevaux et du matériel superbes. J’ai profité de mon voyage à Paris pour renouveler (6 mois) ton abonnement au Temps jusqu’au 31 octobre. Espérons que d’ici là, tu seras rentré dans tes foyers.

 

Hier après-midi, j’ai eu la visite d’Ewald, qui avait donné rendez-vous à ta mère, à la maison. Tous deux sont arrivés presque en même temps et ont pris le thé en me donnant des nouvelles de leur famille. Ewald est parvenu à se faire mobiliser. Il est à Versailles à la 13e Section des automobiles, brigadier conducteur. Il a très bonne mise dans une capote gris bleu superbe. Il ne sait pas encore où on va l’envoyer et demande un poste le plus près possible du front, ambulancier ou servir de l’arrière, de préférence dans le secteur de Reims. Son frère est toujours avec les Anglais attaché à un Etat-major. Sa sœur et son beau-frère sont à Vannes, ce dernier attaché à l’Etat-major de la Division. Sa sœur a eu un troisième bébé, une petite fille et Madame Ewald, à Vannes depuis le commencement de la guerre, est enfin revenue à Paris où son mari se trouvait seul.

A Versailles, rien de nouveau que je sache. Jeanne te tient, paraît-il, au courant de tous les racontars. Comme cela ne m’intéresse pas, je ne l’écoute pas.

 

28 avril 1915

J’ai revu hier les braves Lorrains qui étaient à J. dans la propriété J. La mère m’a raconté comment elle avait sauvé son or et son argent. Quand les Boches lui ont signifié son congé, ils ont exigé qu’elle leur remit d’abord les vivres qui lui restaient, puis l’argent qu’elle avait en sa possession en n’emportant que le strict nécessaire. La bonne femme parut se soumettre et demanda à emporter pour son voyage un pâté qu’elle confectionnerait avec le dernier lapin qui lui restait et un pour le porc. Elle fit en effet un pâté et dans le fond, avant qu’il ne fût cuit, plaça son or et son argent. Les Boches la fouillèrent et ne trouvèrent que peu de choses ; ils ne furent du reste pas trop méchants et la remercièrent des soins qu’elle avait donnés à leurs blessés, et à leur linge.

 

 

17 mai 1915

Un bonhomme venu de Thiaucourt il y a q.q. jours a raconté que la maison de Madame Poulet mère est occupée par un Général boche, qui a mis tout sens dessus dessous et qui de la cave a fait des chambres à coucher pour lui et son Etat-major. Le village reçoit journellement des projectiles. Toutes les maisons sont plus ou moins détruites. Celle de Madame P. est la moins abîmée. On entend journellement le canon et la fusillade.

 

Je suis allé samedi dernier à Paris et j’ai trouvé Madame St Ange en voie de guérison. Elle était toute heureuse, ayant reçu l’avant-veille la nouvelle de la citation de ton filleul à l’ordre de la division pour sa brillante conduite en l’absence du commandant de sa batterie. Il a pris vaillamment le commandement et, par son sang froid et ses bonnes dispositions, il a puissamment contribué à repousser une attaque de l’ennemi. Il aura la Croix de Guerre et cela lui facilitera certainement la faculté de rester au service militaire après la guerre. Tu pourras le complimenter.

 

J’ai été fort étonné hier de recevoir la visite d’un beau gras monsieur que je ne connaissais pas ; c’est le mari de Madame L., ta camériste. Il est mobilisé, malgré son genou malade, et placé au 20e Trainglots à Versailles. On l’envoie faire un service pas trop dur à Marly. Il paraît qu’à Nancy, malgré q.q. marmites apportées par des avions boches, tout va bien. Madame L. va tous les huit jours ouvrir tes fenêtres et s’assurer du bon état de tes effets et de tes lainages. Madame M. est partie chez sa mère avec ses enfants et son mari est mobilisé. La ville est tranquille mais on voudrait bien voir les A(llemands) écrasés et la paix signée. Cela viendra, mais pas tout de suite. A Versailles, rien de nouveau. Edward est toujours là, avec le jeune M., qui est aussi dans les autos, aux poids lourds. Il n’a pas l’air très fier et dit que le milieu laisse à désirer ; en attendant, il espère qu’on ne l’enverra pas du côté où l’on se bat. Les M. ont l’instinct de la conservation. Bonnes nouvelles d’Alsace.

 

18 mai 1915

Rien de nouveau à la maison depuis hier. A Versailles, on s’occupe beaucoup des blessés venant de N. D. de L. et arrivés dans la nuit de samedi à dimanche. Melle Douradon et Andrée J. en ont 49 au petit lycée. Je leur envoie des cigarettes qui leur font grand plaisir. Lire et fumer c’est leur grande distraction. Ils sont gais et avaient hâte de retourner sur le front pour rejoindre les camarades. La guerre finit par être un sport comme la chasse, et on y prend goût. Je me rappelle qu’en Afrique, malgré les fatigues et les privations, nous n’étions jamais si heureux qu’en expédition. Aujourd’hui, la guerre est un jeu de massacre et c’est moins drôle.

 

Rencontré hier Madame G. St., flanquée de sa mère (une grasse personne) et d’un de ses frères (un grand rougeaud). Naturellement, on a parlé de toi. Ces braves gens ne veulent retourner à Mulhouse qu’après la guerre ; ils sont persuadés que les Boches vont détruire toutes leurs propriétés quand ils seront obligés de s’en aller. La jeune St… est superbe ; elle a beaucoup maigri et ne paraît pas fort inquiète du sort de son mari qui mène une auto à l’arrière d’une armée quelconque. Enfin c’était hier la journée des rencontres. Je me suis trouvé nez à nez avec André M. arrivant de Satory en bicyclette. Il avait reçu de toi une lettre qui lui avait fait grand plaisir. Il paraît qu’au laboratoire de Satory on s’occupe beaucoup des gaz asphyxiants ...

 

20 mai 1915

C’est avec un grand plaisir que nous voyons que tu conserves ta bonne santé et ta belle humeur.  Ici nous sommes toujours un peu agités par les nouvelles journalières qui sont plutôt bonnes mais ne nous font pas encore entrevoir la fin de nos soucis. J’ai été hier soir chez les amis J. et j’ai appris que Gaston venait d’être appelé à Paris au ministère de la guerre ; il ne sait encore pour quel motif et dans quel but. Probablement, pour une mission quelconque. J’ai eu dans l’après-midi la visite d’Edward. Le pauvre garçon a déjà moins bonne mine. Il devait partir, il y a deux jours, avec un convoi se dirigeant vers le front, et tout à coup, l’auto qui lui est confiée a eu une avarie qui la met momentanément hors de service, et exige une réparation de plusieurs jours. Le voilà encore une fois en panne et ne sachant à quel saint se vouer. D’autant plus qu’il a un capitaine gaffeur (dit-il), qui ne manque pas de les ennuyer chaque jour en leur rendant le service désagréable. Espérons que tout s’arrangera. Mais, je crains fort pour la santé de ton ami qui se console en allant faire des séances chez les Dames Valot. Il paraît que ces excellentes personnes ne sont occupées qu’à correspondre avec des soldats ou sous-officiers du front qu’elles ne connaissent pas. Elles ont commencé avec dix et elles en ont maintenant 200 et reçoivent des lettres charmantes des plus intéressantes. Cela les occupe du matin au soir. Le mari d’une de ces dames, Kl… de je ne sais quoi, est sur le front et s’y comporte vaillamment.

 

 


Publié dans Louis II

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