Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Wien 21 août 1882

Publié le par Solnade


  Bruck an der Leitha 19 août 1882
Wien, dimanche le 20 août 1882

 

Ma chère Marguerite,

Vous voyez là une vue de Vienne que j’ai trouvée à côté de l’hôtel et qui est assez ressemblante. Elle vous donnera une petite idée de la jolie capitale de l’empire austro-hongrois. C’est assez beau en apparence mais cela ressemble à Paris comme par exemple Rungis ressemble à St Cloud. Comme je l’ai écrit ce matin à Jeanne, qui aujourd’hui est mon interprète, j’ai renoncé à mon voyage à Pesth pour deux raisons. D’abord le temps était affreux et peu encourageant pour un voyageur, ensuite je pourrai de la sorte partir un jour plus tôt et être à Paris le 27 ou le 28. Mon premier soin a été aujourd’hui de demander le courrier de Paris. Il était par hasard en retard d’une heure et demie et ne devait arriver qu’à 10 heures. En compensation, à l’heure dite, il ne m’a rien apporté, pas même un journal. C’est assez triste pour un dimanche et je ne suis pas du tout content. Je vous gâte en vous écrivant tous les jours et en échange je ne puis même pas obtenir une lettre tous les quatre jours. Quand, je ferai un nouveau voyage, je vous écrirai tous les huit jours, et la veille de ma rentrée pour vous dire : j’arrive demain, faites mettre un couvert de plus.

J’ai passé la matinée à visiter le Belvédère, le grand musée de peinture de Vienne, et j’ai été tout étonné de trouver réunis une foule de tableaux de l’école italienne et des Rubens comme le Louvre n’en possède pas de plus beaux. Le palais du Belvédère est entouré de beaux jardins ; et il y a aux environs quelques jolies maisons avec jardin ; c’est un quartier que je ne connaissais pas et, si nous étions à Vienne, c’est certainement celui que je voudrais habiter. C’est là du reste que Mr Schmitt vient d’acheter une nouvelle maison qu’il occupera au mois d’octobre prochain.

En sortant du Belvédère, je me suis rendu à la cathédrale Stephanskirche, le plus curieux des monuments de Vienne. C’est une vieille cathédrale entre l’an 1300 et l’an 1510 ; moitié roman moitié gothique. La nef était pleine de monde ; un gros moine prêchait en allemand. Je n’ai pas compris un mot de ce qu’il disait, mais il criait, il se démenait, gesticulait comme un diable dans un bénitier. Ce qu’il disait devait être très touchant et très impressionnant car une bonne femme à côté de moi pleurait à chaudes larmes et un gros homme rouge et obèse faisait des signes de croix et se frappait la poitrine ; celui-là avait bien sûr quelque chose sur la conscience. Quand le moine eut fini, il descendit de chaire et les dévotes le poursuivaient en embrassant ses mains et sa soutane. Une belle jeune fille lui embrassa aussi la main ; elle avait un air doux et tendre ; certainement elle avait quelque grâce à demander au ciel, l’amour constant de son fiancé ou la santé d’un père malade.  Après, le sermon de la messe continua et chacun se mit à braire à qui mieux en accompagnant l’orgue ; il n’y a ni chantres ni maîtrise ; ce sont les fidèles qui font les frais du chant et je vous assure que cela ne ressemble en rien à la belle musique de St Roch ou de la Madeleine. L’assistance avait l’air assez misérable quoique endimanchée ; aucune élégance ; à peine quelques Dames un peu habillées. Le Vienne élégant est tout entier à la campagne ; il n’y a plus à la ville en cette saison que les malheureux qui ne peuvent faire autrement.

Après la messe, je suis rentré à l’hôtel pour dîner et je me repose l’après-midi en vous écrivant ces lignes, quoique je sois de fort méchante humeur.

A quatre heures, j’irai au Volksgarten écouter l’orchestre de Strauss et ce soir j’irai souper au Prater. Mr Schmitt est à Semmering d’où il ne reviendra que demain matin ; toute l’ambassade française à Reichenau est invitée chez l’ambassadeur. J’y serais aussi si je n’avais dû aller à Pesth. Voilà comment il se fait que je suis seul toute la journée.

Jeanne, dans sa dernière lettre, ou du moins c’est vous dans celle du 16 qui trouvez le Semmering bien sauvage. Le site que représente la photographie l’est en effet beaucoup, mais le paysage que l’on a devant soi lorsqu’on est sur le balcon de la villa Schüler l’est infiniment moins. La vue, au contraire, quoique très variée et accidentée est très belle. Mais l’inconvénient de la situation est que le pays n’offre par lui-même aucune ressource : que du lait et des œufs. Madame Schmitt mange à l’hôtel avec toute sa petite famille, au moins pour le dîner. Quand elle a du monde, elle fait venir chez elle, mais cela doit être fort gênant et fort coûteux.  J’aimerais mieux une simple petite maison de campagne moins pittoresque peut-être mais dans le voisinage d’un village ou d’une ville, avec un jardin, des chiens, des chats et surtout des poules. Il y a dans les environs de Vienne et bien près de la ville de jolis endroits qui présentent sous ce rapport des ressources de toutes espèces.

Je compte terminer à Vienne demain toutes mes visites et partir pour Trieste mardi à 7 heures du matin. Je commence à me fatiguer de ces allées et venues continuelles et surtout de la cuisine du restaurant. Jean est sûr d’avoir souvent des compliments à mon retour car sa cuisine est bien plus fine que tout ce qu’on sert ici dans les meilleurs hôtels. J’ai été très heureux d’apprendre par Jeanne que tout va bien à la maison, c’est pour moi une grande tranquillité ; j’espère que demain matin une lettre de vous m’en renouvellera l’assurance’.

Aurez-vous la patience de lire ce long journal sans bailler. Dès que je commence à causer avec vous, je ne m’aperçois pas que le temps passe et si je n’arrivais pas à la fin de ma 4epage, je crois que j’écrirais ainsi jusqu’à demain, sans songer que je puis ne pas amuser mon lecteur ou plutôt ma lectrice.

Ma santé est toujours excellente ; cette journée de repos va me donner de nouvelles forces pour affronter d’autres fatigues et je vous reviendrai en parfait état. J’entasse dans mon cerveau mille observations diverses, mille petits faits que je vous raconterai plus tard et qui serviront à entretenir nos causeries au coin du feu, auprès du berceau de Loulou, lorsque Jeanne fatiguée par les travaux du jour et la lecture du journal, commencera à incliner la tête sur sa poitrine et à fermer ses yeux tout prêts pour le sommeil.

Le voyage a ceci de bien qu’il fait apprécier et aimer le foyer et qu’il réveille en nous des sentiments profonds que l’on ne soupçonne pas toujours en temps ordinaire.

N’oubliez pas de m’écrire et de m’envoyer des journaux à Trieste et dans le cas où vous seriez fatiguée, chargez Jeanne ou la tante  de cette mission. Recommandez à Loulou d’être bien sage et de ne pas toucher aux poires de Mr Fournet ; parlez-lui de son papa qui reviendra bientôt. Embrassez pour moi Jeanne et la tante Barbe que je serai heureux de trouver à mon retour. Si vous voyez Blanche, dites-lui qu’elle se dépêche à se marier pour que nous n’ayons plus cette préoccupation. Je vous embrasse bien tendrement et suis à vous de tout cœur.

Un bon baiser à Loulou, s’il est sage. Bonjour à Blanche et à sa mère, à la famille Stoltz si elle est revenue de la campagne. Dites aux domestiques que je leur envoie le bonjour.




Publié dans Marguerite Salomé

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