Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Milan 25 et 26 août 1882

Publié le par Solnade

Venise 24 août 1882

Milan, 25 août 1882

Ma chère Marguerite,


Parti ce matin de la belle Venise, me voilà à Milan, en parfaite santé et pas autant fatigué. Je vais voir les curiosités de la ville et demain 26 je me remettrai en route non pas pour rester à Turin mais bien pour ne m’arrêter qu’à Paris.


Turin est une ville toute moderne, par conséquent peu intéressante ; j’ai calculé qu’il valait mieux passer un jour de plus avec vous et surtout ne pas vous laisser seule un dimanche de plus.


J’arriverai donc à Paris dimanche matin à 7 heures 50 et je vous prie d’envoyer Paul à la gare de Lyon. Il devra partir de la maison vers 6 heures et demie. Je me réjouis bien du retour et je garde pour plus tard le récit de la fin de mon voyage.


Un bonjour affectueux à toute la famille.


A vous de tout cœur.


Louis


J’écris un mot à Blanche pour l’inviter à dîner avec nous dimanche.



Milan, le 26 août 1882, 7 heures du matin

 

Ma chère Marguerite,


Hier, j’étais tout feu et tout flamme et si je n’avais écouté que mon désir de vous revoir bien vite, je serais parti le soir même pour Paris. Ce matin, je sens que je suis réellement un peu fatigué et qu’il serait peu sage de me remettre de suite en route et d’affronter encore 21 heures de chemin de fer. Je ne veux pas vous arriver avec ce qu’on appelle la fièvre du voyage.


Je vais donc continuer mes promenades à travers les curiosités de Milan et j’irai ce soir coucher à Turin où j’espère trouver une lettre de vous. J’en repartirai tranquillement demain à 1 heure après-midi et lundi matin à 7h50 je serai à la gare de Lyon où Paul devra me prendre.


Si Venise m’a charmé par son caractère étrange, Milan me plait par sa beauté moderne, sa cathédrale merveilleuse tout en marbre de Carrare, monument unique au monde ; ces deux villes n’ont aucun point de comparaison. Je savais bien cela avant de m’y rendre, mais il faut voir pour se pénétrer de la réalité, et c’est pour cela que le voyage est une excellente manière de s’instruire et de s’armer l’esprit de maintes connaissances diverses qui ne s’effacent jamais.


Ce voyage, qui est à sa fin, a réellement été fort intéressant pour moi et je n’ai regretté qu’une chose c’est que vous ne fussiez pas là pour en partager les jouissances et les fatigues. Mais je songe pour l’avenir à un voyage en Italie ensemble et j’apprends dans ce but tous les mots italiens que j’entends prononcer. J’ai oublié de vous envoyer la lettre de Blanche que je vous annonçais ; je vous la montrerai lundi matin ; elle n’a du reste d’intéressant que ce qui concerne les projets de mariage. J’avais écrit à Blanche de venir dîner avec nous dimanche, je lui récris pour l’inviter lundi. Je désire que l’on fête un peu mon retour en famille, cela me fera grand plaisir.


Profitez de votre dernier dimanche de liberté pour faire avec la tante et les enfants une jolie promenade au Pré Catelan ; cela passera agréablement l’après-midi qui s’écoulera pour moi dans un wagon de chemins de fer ; je vous suivrai par la pensée dans votre promenade. Le petit feuillage que vous trouverez dans cette lettre, est une petite branche de myrte je crois, cueillie par moi au château de Miramar près de Trieste ; je l’ai gardé à votre intention. Il y a longtemps qu’il désirait prendre la route de Paris. Je dois vous dire que vos deux bonnes lettres reçues à Venise m’ont fort intéressé. Je compatis de tout cœur à vos petites misères, mais je ne saurais trop vous répéter qu’il faut en ce monde laisser de côté une foule de petits détails qui sont des ennuis, c’est vrai, mais qui ne méritent pas qu’on s’y arrête plus d’un instant. S’il fallait s’émouvoir de toutes les sottises que l’on rencontre ou plutôt que l’on voit ou que l’on entend, on perdrait un temps précieux et l’on ne serait plus armé pour les grandes épreuves de la vie. J’aurais bien voulu être auprès de vous un jour plus tôt, mais il est plus raisonnable de ne pas me surmener ; je vous arriverai plus dispos et en meilleur état.


Adieu donc ma chère Marguerite ; cette fois, c’est la dernière lettre que je vous écris d’Italie. Embrassez Jean, la tante et Loulou et croyez bien à la vive et entière affection de votre tout dévoué


Louis


Blanche m’annonce dans sa lettre que Mr de Boisseuil vient d’avoir une 3e fille ; vous avez sans doute reçu une lettre de faire-part, ou bien elle est au ministère, car il ne connaît pas notre adresse. Ma santé est excellente. J’ajoute à mon myrte une petite bruyère qui vient encore du Semmering. Elle est charmante et vous dit que, partout où je suis, je pense à vous.

 

NB : Le Jardin du Pré-Catelan est un parc botanique du Bois de Boulogne qui se trouve dans zone du Pré Catelan. C’est au capitaine des chasses de Louix XVI, Théophile Catelan, que nous devons l’origine du nom du jardin. Mais la légende l’attribue à un troubadour du nom d’Arnault Catelan, qui y aurait perdu la vie, alors qu’il apportait des présents à Philippe le Bel de la part de Béatrice de Savoie, comtesse de Provence. Source : Wikipédia

 

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