Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Venise 24 août 1882

Publié le par Solnade

Trieste 23 août 1882

Venise, 24 août 1882


Collection Solnade - Rialto en argent massif, Venise 1988


Ma chère Marguerite,


Hier à Trieste, demain à Milan, je ne saurais vous oublier. Ma traversée a été excellente au-delà de toute attente.


Au départ, à 11 heures du soir, et jusqu’en dehors de la rade de Trieste, la mer était superbe et tout le monde juissait sur le pont du navire des splendeurs d’une nuit magnifique. A peine étions-nous en pleine mer que des vagues se sont élevées de toutes parts ; les nausées ont commencé sur le pont avec une abondance dont vous n’avez pas idée. Pour moi, je comptais payer mon tribut comme les autres ; il n’en a rien été. J’ai été tout bonnement me coucher dans une cabine et je me suis endormi en pensant à vous et à toute ma maisonnée. Ce matin, j’ai entendu un grand bruit qui m’a réveillé ; on annonçait la terre et déjà on apercevait dans le lointain les coupoles de Venise la belle.


Une heure après nous débarquions sur la place St Marc. Je n’ai pas le temps de vous faire aujourd’hui la description des impressions qui m’ont saisi tout d’abord ; je garde tout cela pour des temps plus propices. Je me contente de vous tracer à grands traits mon existence journalière ; les détails trouveront leur place ailleurs.


J’ai pris gîte en débarquant à l’hôtel d’Italie. Après avoir fait deux doigts de toilette, j’ai parcouru la place St Marc et le quai des Esclaves, et à 8 heures, j’ai couru à la poste. Oh bonheur ! J’y ai trouvé 3 lettres et un journal. 2 lettres de vous, dont une expédiée de Vienne et arrivée le jour de mon départ, l’autre écrite par Blanche que je vous envoie et qui vous dira où en est son affaire.


J’ai été bien heureux, je vous assure, d’avoir de vos nouvelles. C’est pour moi une grande satisfaction et une grande tranquillité d’esprit. Enfin, j’ai vu que je tenais une bonne place dans votre existence, ce qui ne m’a pas déplu. Tous les petits détails d’intérieur que vous m’avez donnés m’ont fort intéressé mais ce sont là des petites choses pour lesquelles il ne faut jamais s’émouvoir. Les idées de Jean n’ont rien d’étonnant, puisqu’il fréquente ce fameux avocat qui a déjà fait un sérieux trou dans sa bourse. Et puis, Jean est un enfant naturel, c’est un déclassé à sa façon, et comme tel il en veut à la société, comme si elle était cause de son malheur. Parlez-lui seulement de partager avec le voisin les six obligations qu’il s’est amassées, vous le verrez bien vite redevenir conservateur.


Donc aujourd’hui, j’étais bien content d’voir de vos nouvelles et j’ai visité en toute hâte St Marc, le palais des Doges, le musée, l’église des Jésuites, etc. etc. J’ai fait en chemin la connaissance d’un ancien député et de sa femme dont je vous parlerai au retour.

J’ai parcouru soit à pied soit en gondole une grande partie de la ville. A 4 heures, j’ai pensé qu’il était temps de songer à vous écrire, car la poste ferme à 5 heures et demie.

Comme j’ai vu tout ce qu’il y a de plus curieux ici, je partirai pour Milan demain matin à 9 heures.


Venise est une ville réellement unique au monde ; elle est aussi intéressante que possible et je ne regrette pas le détour que j’ai fait pour la voir, surtout depuis que vous m’avez accordé l’absolution et même la permission de rester q.q. jours de plus, ce dont du reste je ne profiterai pas, car jai hâte de vous revoir et de rentrer à la maison.


Bonjour affectueux à la tante, à Jeanne et à Loulou. A vous, tout ce qu’il y a de bon dans mon cœur.


Louis


Je vous écris du café Florian sur la place St Marc. Je n’ai pas le temps de relire, ne faites pas attention aux fautes qui ont pu m’échapper. Je défie qui que ce soit d’écrire aussi vite que je le fais. Un baiser à mon Loulou.



NB : L'instinct de notre globe-trotteur contemplatif ne lui fait jamais rater les bonnes adresses. Mais il nous frustre un peu en gardant le meilleur de ses impressions pour les confier sur l'oreiller...




Le quai des esclaves à Venise par Maurice BRIANCHON (1899-1979)



Milan 25 et 26 août 1882



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