Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Trieste 23 août 1882

Publié le par Solnade

Wien, 21 août 1882


Trieste, mercredi 23 août 1882

Ma chère Marguerite,

 

J’étais encore à Vienne hier matin, à 7 heures, et après 15 heures de chemin de fer, je suis arrivé à Trieste. Le trajet a été comme vous le voyez fort long ; mais le paysage est si varié, si pittoresque que l’on ne s’ennuie que lorsque la nuit est venue.


Tout d’abord on parcourt le sud de l’archiduché d’Autriche, puis on fait l’ascension des Alpes styriennes par le Semmering ; on arrive ensuite en Carinthie, puis en Carniole, puis enfin dans le pays de la pierre le Frioul. Toutes ces contrées sont d’un sauvage dont vous n’avez pas idée. Ce matin, au contraire, en ouvrant ma fenêtre, j’ai aperçu devant moi la mer Adriatique, le port de Trieste avec sa forêt de mâts et tout autour les maisons italiennes qui m’indiquaient que j’avais complètement changé de pays.


Il n’y a que les chemins de fer pour nous amener à de pareilles transitions.


Trieste, quoique appartenant depuis longtemps à l’Autriche, a conservé tout son caractère italien. On y parle l’italien, les mœurs y sont italiennes. On ne se croit plus en Allemagne.


Je me suis bien vite habillé au réveil et j’ai couru sur le port. Il n’était que 7 heures et l’animation y était déjà très grande. On voit là des navires de toutes les nations, mais surtout de la compagnie du Loyd qui approvisionne l’armée anglaise en Egypte. A 9 heures, je me suis rendu à l’exposition ; bien médiocre quand on a vu celles de Paris, puis j’ai visité en rade un vaisseau de guerre autrichien, la Minerve ; enfin, je suis rentré à Trieste par un petit canot que les officiers du bord ont bien voulu mettre à ma disposition, ce qui m’a coûté le double de mon gondolier vulgaire.


Au déjeuner, j’ai fait connaissance d’un officier de marine fort aimable, le comte Henri Folliot de Crenneville, enseigne de vaisseau au service de sa majesté l’empereur et roi, dont le père est chambellan et le grand-père un émigré français de 1789, très légitimiste, vous pensez bien.


Dans l’après-midi, j’irai visiter Miramar, le château de l’infortuné Maximilien, empereur du Mexique.


Enfin, ce soir, je m’embarquerai à 11 heures et demain matin à 7 heures, je serai à Venise, l’ex reine de l’Adriatique.


Vous voyez, ma chère Marguerite, que je ne perds pas mon temps. J’entasse des documents et des connaissances de toutes sortes car on ne s’instruit jamais mieux qu’en voyageant, et j’aurai bien des choses à vous raconter au retour.


J’ai quitté Vienne sans avoir de nouvelles de vous depuis la lettre de Jeanne datée du 17. Mon premier soin en arrivant à Venise sera d’aller à la poste. J’espère cette fois être plus heureux. A vrai dire, vous ne m’avez pas gâté pendant mon voyage et si je n’avais la philosophie en partage, je serais vraiment fort inquiet.


Je vous écrirai probablement demain de Venise, si mon bateau ne fait pas naufrage, ce qu’il y a tout lieu d’espérer.


En attendant, je vous charge de mes compliments affectueux pour toute la famille et je vous embrasse de tout cœur.


Louis


Si Loulou est sage, je vous prie de l’embrasser pour son papa. Mr Schmitt m’a remis pour vous de la part de sa femme un petit album qui représente des vues de Semmering ; je vous le remettrai consciencieusement. Je ne puis encore fixer le jour et l’heure de mon retour ; peut-être ne le ferai-je que par dépêche télégraphiée …

 

NB : La Carniole est une région qui correspond à une ancienne province de l’empire austro-hongrois et qui aujourd’hui correspond à peu près aux deux tiers occidentaux de la Slovénie. Au nord, la Carinthie et la Styrie, Autriche, au sud la Croatie et à l’est le Frioul, Italie. Annexée par les Français de 1809 à 1813, puis rendue à l'Autriche et érigée en province en 1849 de l’empire austro-hongrois.  Lors du démantèlement de l'empire, elle fut rattachée à la Croatie pour former le nouvel Etat yougoslave. Elle a ensuite suivi le destin de la Slovénie à partir de l'indépendance de celle-ci en juin 1991.


Graf Franz Josef Folliot von Crenneville, (22 mars 1815 à Ödenburg  † 22 juin 1888 à Gmunden  chambellan de l’Empereur Ferdinand, chevalier de la Toison d’Or, était un général autrichien dont les origines étaient bien françaises. Les armoiries des Folliot de Crenneville étaient « D'argent au sautoir de gueules chargé d'une aigle éployée d'or Casque couronné Cimier l'aigle éployée Lambrequin d'argent et de gueules ».


La Lloyd’s, société de classification maritime britannique depuis 3 siècles, possède la plus puissante base de données relative aux navires.

Après la chute de l'Empire Romain et pendant tout le Moyen Age, Trieste a perdu son importance pour prospérer ensuite pendant l'époque des Habsbourg. Seul débouché à la mer de l’Empire austro-hongrois, la ville prospère. Retourne dans le giron de l’Italie après 14-18. Carrefour de nombreuses langues et cultures, Trieste n’est qu’à 10 km de la Slovénie. La ligne de chemin de fer Vienne-Trieste fut achevée en 1857.






  Venise 24 août 1882

Publié dans Marguerite Salomé

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