Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Bruck an der Leitha 19 août 1882

Publié le par Solnade

Brück 16 & 17 août 1882

Brück-am-Leitha, 19 août 1882

 

Ma chère Marguerite,

Je suis de triste humeur ce matin. La manœuvre a été interrompue encore une fois par la pluie et c’est à peine si nous avons pu passer deux heures sur le terrain ; encore sommes-nous rentrés mouillés. Quoiqu’il en soit, je vais faire mes visites d’adieu au camp et prendre congé de mes hôtes puis rentrer à Vienne au plus vite.


Je n’ai aujourd’hui rien de nouveau à vous raconter si ce n’est que je pense avec bonheur au moment du retour. Moi aussi, je serai bien content de me prélasser dans notre petit jardin fleuri et d’y voir courir Loulou à la chasse aux prunes. Passy, je vous assure est plus joli que Brück et le Bois de Boulogne est cent fois plus beau que le Prater, la fameuse promenade des Viennois.


Je serais très heureux de vous voir voyager un peu aussi, afin de vous faire apprécier à leur juste valeur toutes les belles choses que vous avez sous la main. Vous feriez aussi la différence du climat, tout à l’avantage de Paris. Ici, les transitions sont d’une brusquerie que je ne connaissais pas encore. On gèle ou on étouffe ; le vent est en permanence, et il y a des doubles fenêtres partout. L’hiver est long et rigoureux, l’été très variable. On me nommerait attaché à l’ambassade de Vienne que je ne sais pas si j’accepterais, car j’ignore si mon Loulou se trouverait bien de sa nouvelle résidence.


Vienne ne doit pas être une ville désagréable à habiter, mais tout y est beaucoup plus cher qu’à Paris et, malgré les gras appointements et les revenus, on n’y ferait pas d’économies ; et puis il serait, je crois, impossible d’y trouver une maison dans le genre de celle que nous avons à Paris avec jardin, écurie et remise. Non, ce n’est pas là encore le pays de mes rêves, et j’aimerais mieux une bonne ville de Province en France, où l’on pourrait vivre au large et élever tranquillement mon Loulou.


Que deviennent Jeanne et la tante Barbe ? La promenade à Rungis s’est-elle accomplie sans accident ? J’avoue que je ne suis pas tranquille à ce sujet. Personne ne connaissant le chemin, qui a dirigé toute la caravane ? Il me tarde de savoir tout cela. Jeanne a-t-elle profité de la présence de sa tante pour essayer quelques travaux d’aiguille ? Je suis sûr que je vais touver à mon retour des progrès étonnants.


Je vous remercie de m’avoir envoyé la lettre de mon beau-frère ; elle est très affectueuse et elle doit vous prouver que dans la famille chacun serait heureux d’avoir avec vous des relations plus suivies et un peu moins cérémonieuses. Persuadez-vous donc que vous occupez une grande place. Avez-vous vu enfin Mademoiselle Blanche Gardel et sa mère ? La première est-elle aussi bien portante que Paul nous l’a affirmé ? Dans tous les cas, grondez-la fortement pour n’avoir pas écrit à son oncle depuis très longtemps.


Je vous quitte ma chère Marguerite pour m’habiller et faire mes visites d’adieu au camp. Je vais coucher à Vienne ce soir et demain matin, je partirai pour Buda-Pesth. Là, je vous écrirai un mot, mais vous serez dans l’intervalle, probablement deux jours, sans lettre. Ne vous en préoccupez pas. Ma santé est excellente et je ne me ressens pas du tout de mon mal de tête d’hier.


Embrassez pour moi toute la famille sans oublier Loulou.


A vous de tout cœur,


Louis

 

Dites à Jean de ma part de caler le vin récemment arrivé et de choisir des œufs bien frais. Dites aussi à Paul d’arracher les balsamines qui sont dans la plate-bande qui longe l’écurie ; elles doivent être défleuries et elles feront de la place aux autres plantes. Le jardin doit être bien joli maintenant et je me réjouis de le revoir.



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N.B. Il y a tant de Bruck ou de Brück en Autriche...


Enfin, maintenant savons-nous que ce fameux camp est situé à 40 Km de Vienne et se  trouve dans le Land de Basse-Autriche aux confins du Burgenland et à la frontière de la Hongrie. Le camp de Bruck an der Leitha, occupé jusqu’au premier conflit mondial, fut construit en 1867.


Bruck est connue pour sa joie de vivre baroque. Ici la fameuse place et son église où les gens se promenaient pieds nus en 1882...


 

Publié dans Marguerite Salomé

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