Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Brück 16 & 17 août 1882

Publié le par Solnade

Vienne 15 août 1882

Brück, le 16 août 1882

 

Ma chère Marguerite,

 

Je n’ai qu’un instant pour vous dire que je suis à Brück depuis hier ; en bonne santé et admirablement reçu par le général prince (de je ne sais quoi). J’ai été à la manœuvre ce matin et ce soir je vais au tir.


Un cheval est là qui m’attend et l’officier qui m’accompagne toujours est déjà avec moi.

Bonjour à tous et à vous de tout cœur.


Louis


Je rentrerai à Vienne demain soir.

 

Brück, 17 août 1882

 

Ma chère Marguerite,


Je pense bien à vous ce matin et mes pensées sont telles qu’elles se traduiraient volontiers par un peu et même beaucoup de sentimentalité si ma plume inhabile pouvait le traduire. Mais vous savez que là n’est pas mon fort. Loulou, je crois s’entendra mieux que son papa à ces expansions du cœur, qui paraît-il, font tant de plaisir à ceux qui en sont l’objet. Je ne puis pour mon compte que vous dire une chose, c’est que je suis souvent avec vous par la pensée et que je serai bien heureux de vous retrouver au retour.


Vous avez dû apprendre par un mot écrit au crayon que je suis à Brück depuis deux jours. C’est une petite ville qui ressemble à un grand village. Je suis à l’auberge Zum grünen Baum, mais heureusement je ne fais qu’y coucher et prendre le café le matin. Le lit n’est pas mauvais mais la couverture est grande comme un mouchoir de sorte qu’il y a toujours bras ou jambes en dehors. Il est vrai qu’on a à sa disposition un immense édredon, mais c’est dans cette saison un meuble absolument inutile. J’ai devant ma fenêtre une très grande place avec une église et une fontaine publique ; je vois aller et venir, pieds nus, femmes et enfants, chevaux, cochons, volailles de toutes espèces ; c’est la place de la liberté, paraît-il, car personne ne s’y gêne. Encore un pays où les cordonniers ne doivent pas faire fortune.

 

Aussitôt arrivé ici, je me suis présenté au camp avec mes lettres de créance et j’ai été reçu immédiatement par le général qui commande les troupes ; je copie sa carte : Le Prince Joseph de Windisch-Grätz, Lieutenant-général au service de S.M.J. & R. (sa majesté impériale et royale) apostolique. C’est un grand seigneur fort aimable et en même temps fort simple, qui m’a très bien reçu. Il a désigné un officier pour m’accompagner partout et a mis un cheval et une ordonnance à ma disposition en m’invitant à suivre tous les exercices. Je n’en ai pas manqué un seul jusqu’à présent et vous devez penser combien cela m’intéresse. Ce matin, cependant, nous étions à peine sur le terrain qu’une pluie battante a commencé à tomber avec une telle force que le Général a immédiatement fait rentrer les troupes. Nous avons été un peu mouillés et voilà comment il se fait que j’ai ce matin tout loisir pour vous écrire.


On se montre dans l’Armée autrichienne excessivement aimable pour moi ; beaucoup d’officiers parlent le français et semblent enchantés de causer avec moi, mais les généraux et les colonels ont seuls cette faveur car ils ne laissent pas approcher les petits. Je dîne avec chaque régiment à tour de rôle et le soir je soupe avec le prince de Windisch-Grätz, qui chaque jour fait venir une musique. A propos de musique, je n’en ai vu nulle part d’aussi remarquable. Hier soir, nous en avions une qui avait 14 violons, deux contrebasses et le reste à l’avenant. Elle nous a joué un morceau intitulé "Le Rève", qui est tout ce qu’il y a de plus gracieux. Vous voyez que partagé de la sorte, le temps passe avec rapidité et ce voyage me laissera plus de souvenirs encore que celui que j’ai fait en Allemagne en 1880.


Je vais dîner aujourd’hui avec les officiers du 34e régiment ; puis je partirai pour Vienne afin d’assister demain matin à la grande revue de la fête de l’empereur. Mais le soir même, je rentrerai à Brück afin de voir une grande manœuvre samedi matin. Ce sera, je crois, la dernière, mon intention étant d’aller passer une journée à Pesth, la capitale de la Hongrie.


J’irai demain chercher mes lettres à la poste restante et j’espère bien en trouver au moins une de vous. Embrassez pour moi Jeanne, Loulou et la tante Barbe et écrivez-moi toute votre vie intérieure dans votre prochaine lettre. Jean est-il guéri ? Jason va-t-il bien ? A-t-on été à Rungis ? Comment est votre santé ? Blanche se marie-t-elle bientôt ? Flipotte est-elle rentrée de la campagne ? Tout cela m’intéresse beaucoup.


A vous de tout cœur,


Louis



Il s’agit de Joseph, fils d’Alfred Prinz zu Windisch-Grätz, maréchal autrichien, né à Bruxelles, ayant combattu Napoléon et Eléonore de Schwarzenberg, né à Prague le 22 juin 1831 et décédé à Vienne le 18 octobre 1906. En 1866, Il épouse à Berlin Marie Taglioni, fille de Paul, danseur et maître ballet allemand d’origine italienne, et nièce de la grande ballerine éponyme. Marie-Paul fit ses débuts dans la « Fée aux Fleurs » en 1847 à Londres. Nommée Prima Ballerina à l'Opéra Royal de Berlin, elle quitte la scène pour épouser le prince de Windisch-Graetz.

   

Budapest, qu’on prononce budɒpɛʃt en hongrois, a été créé en 1873 par la réunion des communes de Buda & Obuda situées sur la rive droite du Danube et Pest ou Pesth sur la rive gauche.

 

 

Bruck an der Leitha 19 août 1882

Publié dans Marguerite Salomé

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