Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Vienne 15 août 1882

Publié le par Solnade

Vienne 14 août 1882

Vienne le 15 août 1882

 

Ma chère Marguerite,

 

Je ne causerai pas longtemps avec vous aujourd’hui car je me dispose à partir pour Brück et j’ai à faire quelques préparatifs. Je viens de recevoir une lettre de Jeanne datée du 13 qui me fait grand plaisir, car elle me rassure au sujet de votre santé et me donne des nouvelles à peu près de toute la maison. Si je l’en crois, Loulou devient aimable et affectueux et promet d’être un bon petit garçon qui rendra sa maman bien fière et bien heureuse.


Pour moi, ma santé est parfaite ; le beau temps est assuré, la température très chaude, la même gradation s’est produite ici comme à Paris et vous pourrez en juger par ce que vous avez éprouvé vous-même. Ce n’est pas là le temps de vos désirs, mais il faut bien en passer par là et puis vous avez le bois à votre disposition. Allez-y le soir quand vous n’avez pu en jouir dans la journée. J’ai fait hier, comme je vous l’ai dit, une visite dans les casernes. Dans l’une d’elles, la principale, le Colonel, Baron Rechbach du 92e régiment d’infanterie, qui avait été prévenu par le Ministre, s’est montré particulièrement aimable. C’est un Hongrois qui m’a tout d’abord offert le Tokay, le vin d’honneur, puis m’a fait accompagner par un charmant officier, le Capitaire Ritter von Pohl qui est chevalier de la légion d’honneur.


J’ai tout examiné en détail et j’ai vu là quelque chose qui plairait bien à Jeanne. Tous les officiers sont logés dans un grand pavillon de la caserne ; leurs logements se touchent ; on voit circuler dans les corridors femmes et enfants (et il y en a beaucoup) ; c’est un vrai phalanstère qui ne vous plairait pas du tout, ni à moi non plus.


En allant poster ma lettre à la poste hier, j’ai trouvé dans mon casier de l’hôtel, une invitation pour aller à l’opéra le soir dans la loge de l’ambassade. Le Comte Duchâtel avait eu cette aimable attention et j’en ai profité. On jouait le ballet de Fantasca, vieux ballet français fort joli, et j’ai passé une agréable soirée. Il ne faut pas croire cependant que la mise en scène et les danseuses ressemblent à celles de l’Opéra de Paris. Il n’y a pas de comparaison possible. C’est néanmoins fort y réussir et je ne crois pas qu’aucun théâtre d’Allemagne approche de celui de Vienne. Chose étonnante, malgré la chaleur, il ne faisait pas trop chaud, tout le théâtre est vaste et bien aéré. J’aurais bien voulu que vous fussiez avec moi.

Je pars ce soir pour Brück, mais je n’y resterai que pour les manœuvres du 16 et du 17 et je reviendrai à Vienne le 17 au soir pour la grande revue du 18. Je repartirai, je pense, le même soir pour Pesth et je fixerai alors l’itinéraire du retour, car je veux être à Paris le 26 ou le 27 au plus tard, afin d’avoir au moins deux jours pour me reposer et rester à la maison.


Mr Schmitt est à Semmering depuis hier ; il ne reviendra que demain de sorte que je ne le reverrai que vendredi.


Jeanne me dit que le beau-père Daublet vous a tous invités pour aujourd’hui à la fête de Rungis, et qu’elle a l’intention de se rendre avec la tante à cette invitation. Mais comment Paul pourra-t-il trouver son chemin ; c’est très difficile pour lui et je m’inquiète fort du résultat de cette entreprise. Dites-moi dans votre prochaine lettre si ce projet a été mis à exécution et comment il s’est accompli. Je trouve imprudent de confier à Jeanne la direction d’une pareille excursion.


J’ai reçu une lettre de Paul Noailly qui m’écrit de la T… pour me remercier ; je vous l’envoie pour vous montrer que vous n’êtes pas seule à admirer les montagnes. Je ne sais comment je pourrai vous écrire à Brück. Ne vous effrayez pas si vous êtes deux jours sans lettre. Il faut bien que je m’y habitue moi-même puisque vous ne me donnez des nouvelles que tous les deux jours.


Embrassez pour moi toute la famille sans oublier Loulou et dites-moi comment vous trouvez Semmering.


A vous de tout coeur,


Louis



Ballet de Fantasca, auteur : Peter Ludwig Hertel, né le 21 avril 1817 et décédé à Berlin le 13 juin 1899, compositeur et arrangeur allemand, spécialisé dans la musique de ballet au théâtre de la cour (Hofoper) de Berlin.

 


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