Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Vienne 12 août 1882

Publié le par Solnade

Vienne 11 août 1882

Vienne le 12 août 1882

 

Ma chère Marguerite,

 

J’ai reçu hier soir en allant à la poste une lettre de Jeanne qui me dit à la date du 9 que vous étiez ce jour-là un peu fatiguée. Je pense que votre indisposition n’a pas été sérieuse surtout si vous avez eu soin d’être prudente. Moi absent, vous devez redoubler de soins pour vous-même car vous avez toute responsabilité dans la maison. Je ne saurais trop vous le recommander.

 

J’ai passé encore la soirée d’hier avec Mr Schmitt et nous sommes allés entendre le concert de Strauss au Folksgarten. La musique est belle, mais elle n’approche pas de celle du conservatoire ; elle est cependant supérieure à celle du concert des Champs Elysées.

 

J’aurais bien voulu que vous fussiez là pour en juger. Le jardin promenade où se trouve l’orchestre est arrangé dans le genre parisien ; le public est assez choisi, les femmes généralement très bien mises et jolies ; on ne se croirait pas dans une ville allemande.

 

Ce matin, j’ai assisté comme hier à une manœuvre de brigade qui se passait entre Aspern et Wagram, un pays célèbre par les victoires de Napoléon 1er. Vers 9 heures, je me suis trouvé dans un petit village où sans doute il n’y a pas de cordonniers car tous les gens, hommes, femmes, enfants vont pieds nus. Cela n’empêche pas les enfants d’y être très beaux, et Loulou n’y serait certainement pas le plus beau, quoiqu’en pense sa maman. En rentrant à l’hôtel, j’ai trouvé tout le personnel sens dessus dessous et un équipage de la Cour dans le vestibule. J’appris alors que le prince héritier d’Autriche faisait visite au Roi de Serbie, arrivé la veille au soir. J’attendais comme les autres la sortie du prince; c’est un très beau jeune homme de 23 ans qui porte avec distinction un magnifique costume de général tout chamarré de décorations.

 

Je vous ai envoyé hier une vue de Semmering. Je voudrais bien savoir ce que vous en pensez. J’irai voir ce beau site demain mais la vue seule de ces noirs sapins me donne le frisson, ce n’est pas encore là que je voudrais vivre même avec toute ma petite famille ; je suis sûr que vous-même y mourriez d’ennui s’il vous fallait y passer un hiver. J’ai reçu en même temps que la lettre de Jeanne une lettre qui me donne des nouvelles de la famille de Cognart. Comme il y a compliments pour vous, je vous l’envoie. N’oubliez pas le petit mot que je vous ai priée de remettre à Madame Girardon, afin qu’elle puisse montrer aux parents de son protégé qu’on s’est occupé de leur intéressant rejeton.

 

J’ai rêvé de la maison toute la dernière nuit et j’y pense beaucoup aujourd’hui ; je crois que si je le peux, je n’attendrai pas la fin du mois pour rentrer. Ma santé est excellente, mais mon estomac s’accommode mal de cette bière et de cette cuisine Viennoise. J’ai très peu d’appétit et je serai très content de me remettre au régime de la famille. Jean ferait fortune s’il tenait restaurant dans ce pays, et si j’y venais jamais comme attaché d’ambassade (ce qu’à Dieu ne plaise !) je l’emmènerais certainement avec moi.

 

Mon petit Loulou est-il gentil et aimable comme le dit Jeanne dans sa lettre ? Dans ce cas, embrassez-le pour moi sans oublier Jeanne et la tante Barbe. Cette dernière se plaît-elle toujours à Paris, aurai-je le plaisir de la retrouver, sa santé est-elle bonne ?

Donnez-moi quelques détails sur chacun car, lorsque je vous lis, je me retrouve en famille et c’est un bon moment pour moi. Je pars demain à 6 heures pour Semmering et je ne vous écrirai qu’après demain.

 

 

Aspern- Essling ou Deutch-Wagram : ces deux champs de bataille très rapprochés l’un de l’autre se situent au nord de Vienne

A la fin du 20e toujours cuisine médiocre et chère. Depuis l’entrée dans l’Union européenne, y a-t-il amélioration ?


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