Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Vienne 7 août 1882

Publié le par Solnade

München 6 août 1882

Vienne 7 août 1982

 

 

Ma chère Marguerite,

 

Me voilà enfin dans cette bonne ville de Vienne, le Paris de l’Allemagne, et mon premier soin en me levant est de vous donner de mes nouvelles sachant bien que plus je m’éloigne plus mes lettres mettront de temps à vous parvenir.

 

Je voudrais ce matin vous dire quelque chose de bien aimable et même d’un peu tendre, mais Jeanne et la tante Barbe voudront lire ma lettre et je veux être plus discret que le gros Allemand de l’omnibus ; je garde donc mes pensées pour moi, vous chargeant de les traduire au mieux de vos désirs, et d’en faire si vous voulez confidence à Loulou, qui n’en dira rien.

 

Mon voyage d’hier a été assez agréable. Je suis parti de l’hôtel avec mes deux mêmes amoureux qui m’avaient accompagné dans l’omnibus à l’arrivée. L’affection du mari ne s’est pas démentie, mais elle était moins démonstrative. Dans le wagon, j’avais pour compagnon de voyage un vieux docteur de Brunswick, causeur communicatif, pas bête du tout et très galant pour une jeune dame grecque qui revenait de visiter une sœur mariée à Munich. Le docteur accompagnait une vieille dame malade, sa cliente, qu’il entourait de soins empressés. En face de moi, la jeune dame grecque en question avec un insupportable gamin de six ans. Et dire que dans ce pays les enfants de cet âge ne paient pas leur place. C’est double tarif qu’il aurait fallu imposer à celui-là. Il ne pouvait pas rester en place, ouvrait la fenêtre, la fermait, baissait le rideau, sautait sur les banquettes, piétinait sur mes malheureux pieds, ennuyait sa mère et tous les voyageurs ; la maman avait l’air de trouver cela tout naturel. J’ai bien juré que si je voyageais un jour avec Loulou, s’il se conduisait de la sorte, je l’attacherais impitoyablement. Heureusement que celui-là a fini par dormir et m’a permis de regarder en paix le paysage varié qui se déroulait devant moi. En sortant de Munich, pendant plusieurs heures, la plaine de Bavière est assez triste, les récoltes sont maigres, les villages sont rares. Il a tellement plu dans ce malheureux pays que les blés et les foins gisent sur le sol sans pouvoir sécher. Le paysage devient beaucoup plus beau lorsqu’on se rapproche des contreforts du Tyrol ; vers le Danube, il est magnifique. La nuit vient malheureusement interrompre le cours de mes observations.

 

Nous avons dîné à Salzbourg, ville merveilleusement située, et où j’aurais bien voulu m’arrêter ; je dois me contenter de l’examiner de la gare du chemin de fer, me promettant bien d’y faire une station si jamais je revenais dans ces contrées.

 

Vers le soir, mon docteur allemand m’avertit qu’il y avait avant d’arriver à Vienne une station où l’on vendait des saucisses d’une délicatesse exquise et qu’il fallait absolument en prendre pour … dans le wagon attendu qu’on n’arrivait à Vienne que très tard. Je suivis son conseil et j’en achetais comme lui deux saucisses et un petit pain. A chaque bouchée, le docteur me disait : n’est-ce pas que c’est bon ! Moi, je trouvais la chose tout juste mangeable ; avec une saucisse j’en eus plus que je ne pouvais en manger ; elle était tellement poivrée qu’il me fallait boire ma gourde toute entière. J’avais heureusement encore la moitié de mon café de Paris que j’avais allongé le matin avec de l’excellente eau de Munich.

 

Je suis arrivé à Vienne à 10 heures un quart et à 11 heures à l’hôtel Impérial, où j’ai fixé ma résidence.


Louis


Vienne 8 août 1882

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