Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Munich 5 août 1882

Publié le par Solnade

Titisee 4 juillet 1882

Munich, le 5 août 1882

 

Ma chère Marguerite,

 

La lettre de Strasbourg vous a dit que j’étais arrivé dans cette ville en bonne santé. La journée a été aussi bonne que la nuit. Le temps était à souhait plutôt frais que chaud.


Jusqu’à …. Je n’ai pas soufflé mot, mais cela ne faisait pas l’affaire des Allemands qui étaient avec moi et qui à mes lèvres et mes journaux avaient bien reconnu un Français. Ils me faisaient toutes les politesses, m’offraient des cigares, des journaux, etc. Enfin, l’un s’enhardit et me demande : Mr va sans doute loin ? – Oui, assez – Peut-être jusqu’à Vienne ? – Peut-être même plus loin – C’est un voyage d’agrément ? – Entre les deux -- … vous verrez une jolie ville si vous allez à Vienne ; mais ce n’est pas pour le commerce que Mr va dans notre pays ? – pas précisément --. Mon homme voyant qu’il ne pouvait rien tirer de moi, et soupçonnant que je n’étais pas commerçant et peut-être un rival (car l’enveloppe de la poignée de mon sabre était déchirée et indiquait presque ce que j’étais) se mit à me raconter toute son histoire. Il était allé à Paris avec billet circulaire de 40 jours pour le 16 juillet et il avait été émerveillé par tout ce qu’il avait vu. La revue surtout l’avait beaucoup intéressé. On lui avait dit que l’armée française n’existait que sur le papier, et il avait bien vu qu’il faudrait à l’occasion encore compter avec elle. Je ne répondais que par des monosyllabes, ce qui n’a pas empêché mon interlocuteur de me faire la description de tout ce que nous voyons sur la route, …  de me renseigner sur les hôtels et sur la vie viennoise. Enfin, il m’a indiqué à Munich un très bon hôtel où je me trouve très bien. Je l’ai récompensé en lui disant en fin de compte que j’allais aux manœuvres de Brück. Alors sa considération n’a plus connu de bornes. Il voulait à toute force que je vienne le voir à Bade dans sa maison de campagne près de Vienne. Je le lui ai presque promis, mais s’il me voit, ce sera sans doute en rêve.

 

A 7 heures ½ j’arrivais à Munich et je prenais l’omnibus de l’hôtel Vier Jahreszeiten, les Quatre Saisons. Décidément tout est sujet d’étude en voyage et dans l’omnibus même pendant tout le trajet de la gare à l’hôtel, je vis une scène à mourir de rire. Il y avait avec moi un Allemand et sa femme. Le mari, en lunettes, bonne figure réjouie, cheveux grisonnants, 50 ans. La femme ayant passé la quarantaine, prétentieuse, coquette, minaudière; sur la tête un vrai monument à faire peur aux oiseaux. A peine en voiture, le mari se met à prendre sa femme par la taille, à lui pincer le genou, à la presser tendrement ; elle, de le repousser avec des mines et des cris de colombe effrayée ; absolument , comme si je n’avais pas été là. Il paraît que l’un et l’autre avaient pris pour devise : où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.

 

Je n’ai pas eu la tentation d’aller visiter Munich, après avoir soupé. Mais j’ai passé une si bonne nuit que ce matin je suis tout dispos. J’ai bien pensé à la maison en me réveillant. J’ai revu mon Loulou avec sa maman, Jeanne apportant son chocolat d’un air heureux, la tante prenant son café et Berthin repassant son linge. J’ai revu mon petit tableau de tous les jours comme si j’étais à Paris. Et maintenant, je vais jusqu’à ce soir courir la ville pour voir le plus possible et vous raconter au retour. Le temps est beau, mais frais. Je regrette de ne pas avoir emporté mon gilet de tricot de laine pour mettre le matin pendant les manœuvres, mais je m’achèterai quelque lainage en arrivant à Vienne et j’aurai bien soin de moi. Quand on est père de famille on n’a pas le choix d’être imprudent.

 

Ecrivez-moi tous les jours ou faites écrire par Jeanne. Je vous embrasse bien tendrement et vous charge d’embrasser pour …

 

 


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