Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Freiburg im Brisgau 3 juillet 1880

Publié le par Solnade

Colmar 2 juillet

Freiburg im Brisgau

Hotel zum Engel

Lundi 3 juillet 1882

 

Ma chère Marguerite,

 

Ainsi que ma lettre d’hier vous l’a fait connaître, je suis parti de Colmar à 8 heures du matin, et après avoir entrevu en passant Neu-Brisach et Alt-Brisach, j’arrivais à Fribourg à 10 heures et demie et je descendais à l’hôtel Zum Engel, à deux pas de la cathédrale. Sans perdre une minute, je me rendis dans la vieille basilique où l’on lisait l’office du dimanche. Elle était absolument remplie de monde; on y chante ma foi très bien et l’orgue est excellent. A la sortie, j’ai pu voir toute la ville endimanchée, depuis la paysanne avec ses manches à gigot, jusqu’à la citadine habillée à la mode de Paris par une couturière du cru. Comme j’ai vu, c’était médiocre et la sortie de la Madeleine offre vraiment un plus joli coup d’œil. Mais en ce monde, il faut tout voir et tout entendre, c’est la seule manière de juger avec discernement. J’eus encore le temps après la messe et avant le dîner de parcourir une partie de la ville.

 

A la table d’hôte, qui est proprement servie, j’ai pour voisin de droite un Juif qui fait l’aimable et veut me parler de Paris ; à gauche un gros Allemand qui se fourre son couteau dans la bouche jusqu’au manche et entasse dans son assiette pêle mêle toutes les denrées que l’on sert avec prodigalité et un mélange que nous ne connaissons pas. En face, un autre Allemand, à l’air important et satisfait, se nettoie les ongles avec son cure-dents, absolument comme s’il était dans son cabinet de toilette. Je passe mon temps à ne pas répondre au Juif et à observer l’assistance.

 

Après le dîner, je me décide à faire l’ascension du Schlossberg qui domine la ville, la plaine du Rhin et la vallée de la Dreisam. Le croirez-vous ? Je n’ai pas pris d’âne et j’ai grimpé pendant deux heures à travers bois et rochers avec la seule aide de mes propres jambes. Voilà une excursion qui vous aurait plu ! Je ne veux pas vous en faire la description pour ne pas vous donner des regrets, mais j’ai bien pensé à vous. Sur le sommet d’où la vue est magnifique, j’ai cueilli à votre intention une petite fleur sauvage qui vous dira que je ne vous ai pas oubliée. C’est égal, c’est rude de grimper ainsi, et au Feldberg je prendrai plutôt deux ânes qu’un. A la descente, j’ai bu à mi-côte de l’eau délicieuse d’une source qui m’a rappelé le Carlsbad. Une surprise agréable m’attendait à ma rentrée en ville. Je vis sur une affiche qu’à 5 heures le grand pianiste Liszt donnait un concert à la Kunst und Musikal Halle. Je m’y rendis au plus vite, et j’ai entendu un fort long et, il faut le dire, assez beau concert. Ce n’est pas le conservatoire ni même Pasdeloup, mais je vous assure qu’il y a peu de villes de 30 milles âmes en France, où l’on puisse réunir deux cents chanteurs et musiciens.

 

Toute la haute société de Fribourg s’était donnée rendez-vous au concert et je pus faire à mon aise toutes sortes d’observations, presque toutes à l’avantage de mon Paris. Les femmes, il est vrai, sont moins bien mises et moins gracieuses, mais il faut leur rendre cette justice qu’elles ne sont pas peintes et qu’elles n’ont pas l’air fatigué et blasé des Parisiennes.

 

Vous voyez, ma chère Marguerite, que j’ai bien employé ma journée. Aussi, j’étais dans mon lit le soir à 9 heures et je me suis endormi en envoyant un bon souvenir à mes deux chers habitants de la rue des Sablons.

 

Ce matin, je me retrouve frais et dispos et je pars à 8 heures pour traverser le Val d’enfer. Que n’êtes-vous avec moi !








Publié dans Marguerite Salomé

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