Lettre à Marguerite Salomé FRANCK, Colmar 1er Juillet 1882

Publié le par Solnade

Strasbourg, 1880

Colmar, samedi 1er juillet 1882

 

Ma chère Marguerite,

 

Je ne vous parlerai pas de notre départ de Montbéliard, de notre dîner chez la tante Barbe, des visites qu’elle m’a fait faire après.

 

Jeanne qui n’a rien à faire, vous donnera tous ces détails. Donc, je suis arrivé hier soir à 9 heures à Colmar et mon premier soin ce matin a été de me rendre à la poste où j’ai trouvé une lettre et deux journaux. Dois-je vous le dire ? La lettre ne m’a pas complètement  satisfait. Je vois bien que l’on pense un peu à moi là-bas, de l’autre côté des Vosges, mais vous ne me dites pas un mot de votre santé. J’espère qu’elle est bonne, mais j’aurais aimé à vous voir écrire, et cela m’eut tranquillisé pour la suite du voyage. Ecrivez-moi donc bien vite un mot, poste restante à Constance, et donnez-moi un peu plus de détails sur vous et votre état de santé.

 

Quant à Soulon, je suis tranquille. Je suis arrivé ici hier avec la pluie et aujourd’hui, elle ne cesse de tomber. Malgré cela, Colmar m’a fait beaucoup meilleure impression que lors de mon premier séjour ; je reconnais que c'est une ville habitable, mais j’aime mieux Passy. J’ai vu d’abord Mr Bohr (Bahn ?) qui demeure en face de l’hôtel, puis je suis allé chez Mr Müller qui était absent; enfin j’ai été jusqu’à midi en conférence avec le gérant qui m’a remis 800 francs gardant 405 pour la pension … et les cas imprévus. Enfin, après le dîner, je me suis rendu chez la tante Müller. Rien n’est changé chez elle depuis deux ans. Elle est un peu plus bossue et voilà tout ; sa toilette est plus misérable encore que par le passé. Elle se plaint de la rigueur des temps et ne peut pas digérer qu’on lui ait augmenté ses contributions de 5 marks. Elle a écrit à son fils pour lui demander ce que pouvait valoir le dictionnaire encyclopédique dont la moitié vous appartient. Il a répondu que cela valait de 40 à 45 francs. Mais a ajouté la tante : pour Marguerite, je ne regarde pas à quelques francs, si elle le veut elle donnera seulement 20 francs. Je l’ai prise au mot et je lui ai compté 20 francs séance tenante. Elle les a empochés et m’a montré les livres. Il y a trente beaux volumes qui ont une valeur réelle, dont la tante Müller n’a pas idée. Elle a été heureuse d’en tirer 20 francs, et moi je suis très content que vous ayez eu l’idée de lui réclamer ce qui est à vous. J’ai fait marché avec un emballeur et le tout nous arrivera dans une dizaine de jours à la garde de Dieu.

 

J’ai aussi parlé du portrait de votre grand-père qui est toujours là et qui est fort beau. Pour cela m’a-t-elle dit, ce n’est pas à prendre ; je n’ai pas insisté, mais je regrette beaucoup de ne pas lui avoir proposé de l’acheter. Elle est réellement si avide, qu’elle l’aurait sûrement vendu.

 

Quelle ignoble maladie que l’avarice. Mieux vaut la peste, car au moins on a chance de s’en tirer, tandis que l’avarice est incurable et vous rend odieux à tous. Je suis sorti écoeuré de chez cette Harpagon femelle.

 

J’ai peu de choses à vous dire des affaires ; le terrain du Fogelbach ne se vend pas, mais tout est en ordre d’autre part et le sieur Meyer a l’air assez sérieux ; nous en causerons du reste au retour. Je compte quitter Colmar demain matin à 8 heures ½ pour me rendre à Fribourg. Si le temps est beau, je traverserai la Forêt Noire. Sinon, je me dirigerai sur Bâle et Schaffhouse et je rentrerai à Paris beaucoup plus tôt que je ne le pensais. Tout va dépendre du temps. Mais j’espère que la pluie d’aujourd’hui n’est destinée qu’à rendre la chaleur supportable et les bois plus verts. Je serai bien heureux,  je vous assure, de vous retrouver et d’embrasser mon petit Loulou chéri. Mais si ce garnement n’est pas sage en mon absence, je donnerai à Adoule la petite voiture fourragère que j’ai achetée à Colmar et expédiée petite vitesse aujourd’hui même.

 

Je vous embrasse de tout cœur comme je vous aime.

 

Louis

 

 

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